jeudi 28 avril 2011

Trois journalistes américains capturés à Brethenay

Le 12 septembre 1944, une jeep de l’armée américaine, baptisée « June », roule sur la N 67, en direction de Chaumont. A son bord : quatre hommes. Le conducteur, le soldat James Schwab, et trois correspondants de guerre. Venus du camp de presse de la 3e armée Patton, ils se rendaient, dira-t-on plus tard, sur la Loire, afin de couvrir pour leurs publications respectives la capitulation du groupement allemand du général Elster.
Qui sont ces trois journalistes ?
. John M. Mecklin, du Chicago Sun.
. Edward William Beattie, d’United Press, qui était en poste à Berlin avant la guerre, ce qui explique qu’il était bien connu du Dr Goebbels.
. Wright Bryan, d’Atlanta Journal, resté célèbre pour avoir réalisé, au profit de la NBC, le premier reportage du Jour J, consacré à l’action des parachutistes américains dans la nuit du 5 au 6 juin 1944.
Il est environ 13 h lorsque sur cette route bordée d’arbres, surgit un obstacle constitué de branches. Le conducteur, Schwab, stoppe le véhicule. Pendant deux minutes, ses occupants discutent de la conduite à tenir. Beattie écrira ultérieurement que le fait que la jeep tirait une remorque les a empêchés de faire demi-tour.
Soudain, un feu violent s’abat sur le groupe. Les journalistes cherchent à se mettre à l’abri. « Tout à coup, rapportera Beattie, Bryan tourne la tête et dit : « Je suis touché ». « Est-ce grave ? », demandais-je. « Non, c’est juste ma jambe, et je n’ai pas l’impression que l’os soit touché »… » De son côté, Mecklin essaie de ramper le long d’un fossé. Il aurait pu s’échapper si…
… Si une seconde jeep américaine n’était arrivée sur la route au même moment. A son bord : six autres soldats américains, dont le sergent Harris, du 749th tank battalion, alors cantonné en forêt de Mathons, près de Joinville. Beattie racontera : la deuxième jeep « essaie de faire marche arrière. Elle est en train de tourner, lorsqu’une balle allemande met son moteur hors de marche. Les six occupants de la jeep sautent et plongent dans le fossé, au moment où les Allemands surgissent du bois, tirant en courant. Trois des six hommes de la jeep sont blessés. Les trois autres nous rejoignent en tant que prisonniers des Allemands. Nous n’avons jamais su ce qui s’est passé pour les trois hommes blessés de l’autre jeep… » Selon le fils du sergent Harris, Mecklin aurait également rapporté cet événement dans un article (nous n’en avons pas retrouvé trace), précisant que deux hommes du 749th battalion avaient été tués.
Quoi qu’il en soit, le résultat de cette embuscade, c’est que sept Américains ont été capturés.
Plusieurs questions relatives à cet événement peuvent se poser. D’abord, où s’est déroulé précisément cet accrochage ? Beattie ne le précisera pas, se contentant d’indiquer qu’il était « enroute (sic, et en français dans le texte) to Chaumont ». Toutefois nous savons, par des témoignages recueillis sur place par Claude Ambrazé, du club Mémoires 52, qu’il s’est produit aux abords de Brethenay. Peut-être dans le creux de la route formé entre ce village et Condes, à hauteur du pont-canal, là où quelques jours plus tôt, une précédente embuscade avait causé la mort du FFI André Legros, la blessure d’un autre patriote, tandis qu’un officier français parachuté, le lieutenant Bernard Savouret Garat de Nedde, parvenait à s’échapper.
Autre question : comment se fait-il qu’une jeep – nous ignorons si celle qui la suivait était chargée de l’accompagner – se soit aventurée dans une région non encore libérée, car même si ce 12 septembre, la division Leclerc attaque Andelot, ce n’est que le lendemain que Chaumont sera évacuée par sa garnison ? Personne n’a-t-il songé à avertir cet équipage qu’à Brethenay, deux embuscades ont déjà eu lieu les jours précédents, que dans ce village deux habitants ont été exécutés par les Allemands ? C’est surprenant.
Toujours est-il que Wright Bryan est transféré dans un hôpital, tandis que ses compagnons sont conduits dans d’anciens baraquements à Chaumont (dans une caserne ?). Bryan sera ensuite interné en Pologne et libéré en janvier 1945 par les Russes. Mort en 1991, il était président pour le développement de Clemson University.
Beattie sera également prisonnier de guerre en Allemagne. Il écrira un ouvrage sur sa condition de prisonnier de guerre : « Diary of a Kriegie », paru en 1946, dont nous avons eu connaissance que d’extraits.
Pendant trois jours, les sergents Harris, Forrest Eeadler et Charles Padgett suivront le destin de la garnison de Brethenay, repliée dans la nuit du 12 au 13 septembre 1944 en direction de Montigny-le-Roi via Chaumont. C’est grâce à la bienveillance d‘un de leurs geôliers qu’ils s’évaderont durant la retraite et seront recueillis à Jonvelle (Haute-Saône). Il semble que le troisième journaliste, Mecklin, ait pu retrouver la liberté à cette occasion, trois jours après sa capture. Il sera correspondant du Time en Indochine, et accompagnait le fameux reporter Robert Capa lorsque celui-ci trouva la mort sur une mine en Extrême-Orient en 1954.

Sources : cette histoire a été évoquée dans "Dossier 52" n°37 (Spécial Libération) en 2004.

lundi 18 avril 2011

L'énigme de la disparition d'André Guignard (27 août 1944)

A notre connaissance, au moins deux victimes de la répression allemande en Haute-Marne n’ont jamais été identifiées.
Le 21 septembre 1944, deux hommes ont été retrouvés morts dans le bois de Saint-Roch, en lisière de Chaumont. L’un s’avérera correspondre à Martial Champied, né en 1909 à Troyes, arrêté le 22 août 1944 à Clairvaux, emprisonné à Chaumont et, selon L. Hutinet (« Livre d’or de la Résistance haut-marnaise »), exécuté le 26. L’autre est un jeune homme d’une quinzaine d’années resté encore aujourd’hui inconnu.
Quelques semaines plus tôt, le 27 août, ce sont deux autres corps qui ont été découverts sur le territoire de Coupray : celui d’Antoine Papa, de La Courneuve, réfugié à Coupray, exécuté deux jours plus tôt, et celui d’un homme d’une trentaine d’années, vraisemblablement tué le même jour.
Nul n’a donc jamais su qui étaient les inconnus du bois de Saint-Roch et de Coupray.

A l’inverse, plusieurs résistants arrêtés par les Allemands en Haute-Marne n’ont jamais plus donné de nouvelles. C’est le cas de :
. Michel Chement, de Pressigny, porté disparu le 1er septembre 1944 lors du combat de la gare d’Andilly livré par le maquis de Varennes ;
. Raymond Chevalier, né le 6 mars 1914 à Saint-Blin, et Hubert Mayer, dont le nom figure sur le monument aux morts d’Andelot, tous deux membres du groupe Siroco et portés disparus le 8 septembre 1944 près de Prez-sous-Lafauche. Le deuxième correspond vraisemblablement au FFI né à Rebécourt (Vosges) en 1925 et décédé en déportation le 1er février 1945.

Le cas qui nous préoccupe ici est celui d’André Guignard, chef du secteur Est de Chaumont des FFI, qui, avec Marc Bongrain (d’Illoud), chef du sous-secteur de Bourmont, est porté disparu le 24 août 1944 à Auberive, « à la suite d’une liaison avec le chef départemental (Note : le colonel Emmanuel de Grouchy, alias « Michel ») et les autres chefs de secteur », précisera Grouchy, qui a alors son PC à la ferme de La Salle. Nous savons que le FFI Robert Ingret, qui les accompagnait, a été abattu sur place par les troupes d’occupation qui ont intercepté leur véhicule. Quant à Guignard et Bongrain, l’auteur de la brochure consacrée au maquis d’Auberive dira : « Ils furent arrêtés, emmenés et jamais on ne put retrouver leur trace ».
Que sont-ils devenus ? La question hante encore leurs camarades, qui ne l’ont jamais résolue. Comme Maurice Noirot, de Noyers, l’un des derniers à avoir vu Guignard vivant (c’était le matin même de ce 24 août 1944, à Nogent, au départ de leur mission).

Selon le dossier de déporté – car pour l’Etat, le chef du secteur Est de Chaumont est considéré comme décédé en déportation - de Guignard, Bongrain et lui-même ont été d’abord conduits dans l’abbaye d’Auberive, puis dirigés sur la prison de Langres. Or l’on sait que le 27 août, les captifs de cette prison ont été transférés en camion jusqu’à Chaumont, d’où ils sont partis le jour-même en train jusqu’à Belfort puis à Neuengamme. L’un de ces déportés, Raymond Gourlin, communiquera à Jean-Marie Chirol, président du CM 52, une liste de ses camarades de la prison de Langres : ni le nom de Guignard, qu’il a connu brièvement au maquis de Leffonds, ni celui de Bongrain n’y figurent. Ce qui n’exclut pas leur présence dans le train. La liste – reconstituée – des déportés du convoi du 29 août 1944 (Belfort – Neuengamme), publiée par la Fondation de la mémoire de la Déportation, comprend ainsi le nom de Bongrain, sans toutefois que son numéro de matricule à Neuengamme ne soit indiqué. Mais aucune trace du nom de Guignard, alias « Dédé ». Signalons toutefois que cette liste n’est pas exhaustive.

Le mystère reste donc entier. Guignard pourrait-il correspondre à l’un des deux inconnus évoqués plus haut ? C’est peu probable dans le cas de la victime de Saint-Roch, présentée comme ayant une quinzaine d’années – or Guignard avait 32 ans. Quant à celui de l’inconnu de Coupray, l’épouse de « Dédé » travaillait à la préfecture de la Haute-Marne, elle aurait donc été informée de la découverte du corps d’un inconnu (découverte intervenue, rappelons-le, trois jours après l’arrestation de Guignard) et l’aurait identifié.

Guignard a-t-il été déporté et exécuté en tentant de s’évader du convoi entre Chaumont et Belfort ou entre Belfort et Neuengamme ? L’hypothèse n’est pas à exclure. D’ailleurs, un des déportés haut-marnais par ce train, décédé récemment, le pensait. Peut-être un lecteur de cet article, originaire des Vosges ou du Territoire de Belfort, deux départements situés sur le trajet du convoi, a-t-il connaissance de la découverte du corps d’un inconnu mort sur la voie ferrée, entre le 27 et le 29 août 1944…

Reste également une autre possibilité. A force de persévérance, Jean-Marie Chirol avait pu démontrer qu’un résistant porté disparu en juillet 1944, déporté précisément par ce même convoi du 27 août 1944, était en fait mort à Neuengamme… sous un nom d’emprunt. Or Guignard avait sur lui une fausse carte d’identité au nom d’André Legrand, né à Asfeld (Ardennes) – précision apportée par son épouse. Toutefois, la FMD ne mentionne aucun déporté de ce nom et originaire de cette commune parmi les dizaines de milliers de victimes qu’elle a recensées…

Rappelons brièvement qui était André Guignard. Né à Toulouse en 1912, sous-officier, il s’est marié en 1935 avec une Nogentaise (un fils est né de cette union). Etabli à Chaumont, il a intégré l’organisation du colonel de Grouchy en 1944, créant et dirigeant le secteur Est de Chaumont. Durant l’été, il a commandé des sabotages (30 juillet et 3 août 1944 entre Merrey et Lénizeul, 20 août au pont de La Pommeraie), réceptionné un parachutage (12 août entre Tronchoy et Rolampont) et conduit l’audacieuse opération qui a abouti à la libération du résistant Louis béchu. La disparition de Guignard est intervenue au moment-même où l’ordre de guérilla générale était donné aux FFI haut-marnais…

(Article publié dans le numéro 43 de « Dossier 52 »).