lundi 24 janvier 2011

Coup d’arrêt dans le Triangle : 6-11 septembre 1914




La Haute-Marne n’a pas connu l’invasion en 1914. Mais le coup est passé bien près : on s’est battu, en septembre 1914, à l’ouest et au nord-ouest de Saint-Dizier (précisément dans cette région qu’on appelle aujourd’hui le Triangle), et même sur le territoire de certaines communes limitrophes du département, comme à Cheminon. Rien n’interdit de penser que des éclaireurs allemands ont pu pénétrer sur le sol haut-marnais. Le 9 septembre 1914 - en témoigne le journal de marche du 19e régiment de chasseurs à cheval, ce corps, qui s’est porté sur Villiers-en-Lieu, a exécuté des patrouilles dans le bois de Chancenay et la forêt de Trois-Fontaines. Le maréchal des logis Lallemant a même fait deux prisonniers à Chancenay : deux soldats… du 120e régiment d’infanterie déguisés en civil !

Ces combats s’inscrivent dans le cadre plus large de la bataille de la Marne, qui marque le coup d’arrêt de l’offensive allemande. Certains aspects sont fameux, notamment les combats de la région de Maurupt-le-Montois : nous allons les évoquer, mais surtout insister sur certaines opérations moins connues, dans le secteur de Sermaize-les-Bains.

5 septembre 1914« Nous sommes réveillées dès le matin par le canon », rapporte une habitante de Villiers-en-Lieu, dans des souvenirs publiés en 1997 dans « Dossier 52 » n°2. La nouvelle résonne comme un coup de tonnerre : la guerre, revanche de 1870 débutée dans l’enthousiasme un mois plus tôt, est donc aux portes de la Haute-Marne !
L’armée française retraite en effet depuis les plaines de Belgique. Les Allemands se dirigent vers la route entre Vitry-le-François et Saint-Dizier. C’est notamment le 128e régiment d’infanterie (3e division d’infanterie, 1er corps, 5e armée) du commandant Roux qui reprend le contact avec l’adversaire : il chasse les Uhlans de Villers-le-Sec (Marne), mais ne peut éviter ni la perte de ce village, ni celle de Sogny.
L’armée française, et particulièrement les 3e et 4e DI, organise alors son dispositif sur la rive gauche de la Saulx et du canal : le 18e bataillon de chasseurs à pied (BCP) – qui est depuis le 1er septembre aux ordres du commandant Brion, le chef de bataillon Girard ayant été promu lieutenant-colonel du 120e RI -, est à Sermaize-les-Bains, le 72e RI du commandant Caumel est à Pargny-sur-Saux et Etrepy, le 9e (commandant Guedeney) à Maurupt-le-Montois, le QG de la 3e DI est à Heiltz-le-Maurupt.
Ce jour-là, les Allemands entrent dans Vitry-le-François. Ce sera la seule grande ville du Triangle occupée…

6 septembre 1914La bataille s’engage. Le général Joffre publie son fameux ordre du jour : « Le moment n’est plus de regarder en arrière. »
Les combats se déroulent surtout dans la région de Vitry-le-François, dans le secteur du Corps colonial (renforcé par un détachement de la 4e DI aux ordres du colonel Blondin, dont le QG est à Heiltz-le-Hutier). Ils ont lieu notamment à Ecriennes et à Vauclerc, sur la route de Saint-Dizier (on se battra même, dans les jours suivants, au sud de la RN 4, jusqu’à Matignicourt).
Parmi les événements de la journée, signalons la perte d’Heiltz-le-Maurupt, celle de Revigny-sur-Ornain… Le capitaine de Maismont (4e compagnie du 18e BCP) est tué au passage à niveau de la voie ferrée, commune de Pargny-sur-Saulx (qui, bombardée, commence à brûler). Toute attitude de faiblesse de la part des soldats français est réprimée : « Un soldat du 91e est fusillé, pour avoir maraudé dans un village pendant que sa compagnie était au feu », précise le journal de marche de la 4e DI.
C’est aussi, ce jour-là, le début de la canonnade de Sermaize défendu par le 120e RI (4e DI, 2e corps, 4e armée), très exactement six compagnies et un groupe d’artillerie placées sous les ordres du commandant Letellier, chef du I/120e.


7 septembre 1914Gagné par l’incendie, Sermaize (16 km de Saint-Dizier) est donc l’objectif des Allemands. Le journal de marche et d’opérations de la 87e brigade (4e DI), aux ordres du colonel Mangin (ancien chef de corps du 120e RI), précise qu’à 7 h 30, l’ennemi fait irruption dans la partie Nord-Est du bourg. Avant midi, le commandant Deslions, chef du II/120e, est capturé. A 15 h, la position est jugée intenable par le commandant Letellier, qui se replie alors jusqu’au lieu-dit La Colotte pour y stationner pour la nuit. La Colotte est une maison forestière au cœur de la forêt de Troisfontaines, située à un carrefour de routes menant à Sermaize, à Mognéville, à Cheminon et à Troisfontaines-l’Abbaye. Selon le JMO du 120e, le groupement qui s’y rallie est constitué par les 1ère et 3e compagnies du régiment, la 5e compagnie du 18e BCP, des éléments des 4e, 6e et 7e compagnies du 120e. A noter toutefois que des éléments du II/120e se battent toujours dans Sermaize (parmi les tués du régiment, figure le sous-lieutenant Riche).
Oui, la guerre est aux portes de la Haute-Marne. De La Colotte, l’on peut gagner Troisfontaines-l’Abbaye. Et après ce village, une route mène à Saint-Dizier...
La Colotte, c’est précisément la destination première du lieutenant de Chambure, du 6e escadron du 19e chasseurs à cheval (escadron divisionnaire de la 4e DI – régiment commandé par le colonel de Guitaut), qui, le soir, rejoint le reste de l’escadron à Villiers-en-Lieu, où 17 chevaux doivent être laissés aux soins des habitants... qui ne sont plus qu’une cinquantaine. Au lendemain, selon notre mémorialiste de ce village, « environ 4 000 soldats sont là : troupes de bataille, deuxième ligne… et le pillage se poursuit, vin, linge… Tout est dévalisé ».
Que retenir encore de cette journée. Que Pargny-sur-Saulx est bombardé dès 5 h 30, et que le village est attaqué à 15 h (la garnison doit se replier sur la voie ferrée) ; que le village marnais de Blesme, également sous le feu de l’artillerie adverse, commence à brûler. Le I/51e RI (3e DI, 2e corps) doit d’ailleurs l’évacuer pour rejoindre le II/51e le long de la voie ferrée. Le chef de corps, le colonel Leroux, est blessé dans la journée. Sur la gauche, on se bat également à Vauclerc (sur la RN 4 entre Saint-Dizier et Vitry), à Haussignemont (le chef de bataille Imard, du II/87e, commandant provisoire du régiment, y est tué le 8 septembre dans une cour de ferme, par un bombardement).

8 septembre 1914Après la perte de Sermaize-les-Bains, le commandement français craint une poussée sur Cheminon. Le colonel Mangin y commande un détachement de flanc qui tient ce village « et les hauteurs avoisinantes pour battre le débouché des bois » (JMO de la 4e DI). Des éléments du III/120e RI (capitaine Lecomte) sont même localisés à l’abbaye de Troisfontaines !
Vers 7 h, le commandant du détachement de La Colotte reçoit l’ordre de venir réoccuper les lisières Nord des bois face à Sermaize. Vers 11 h, des Allemands venant de la cote 173 cherchent à pénétrer dans les bois et à prendre pied vers la Maison-Blanche, défendue par la 3e compagnie qui les repousse. Vers 17 h, celle-ci est violemment attaquée. L’ennemi réussit à amener à bout de bras un canon. Les Français se replient alors jusqu’à La Colotte. Une partie du 120e stationne pour la nuit entre Cheminon et l’écart du Fays, sur la route de Saint-Dizier (à 11 km de cette ville).
Pendant ce temps, au point du jour, les Allemands attaquent la maison forestière entre Sermaize et Cheminon défendue par des éléments du III/120e. Le sous-lieutenant Baleyguier y exécute une contre-attaque à la baïonnette. Ce détachement doit toutefois se replier jusqu’à la ferme Brédé et la cote 174 où il arrête l’ennemi. Selon le JMO de la brigade Mangin, l’offensive allemande a été « brisée » à la fois « par le feu de notre artillerie et celui de l’infanterie ». Mais à quel prix. Du 6 au 8 septembre, le 120e a perdu 37 tués, 166 blessés, 220 disparus. Parmi les morts : le capitaine Louis, les sous-lieutenants Jacques-Marie Balleyguier, 21 ans (tué le 8 à Sermaize), Jean-Charles Aubert de Vincelles, 20 ans (tué le 9 à Sermaize) et Méry.
A gauche, la bataille fait rage : le 72e RI, qui a perdu le commandant Muzart tué pendant l’attaque du Montoy, reprend le village de Maurupt.
Dans les villages meusiens du Triangle, à l’ouest de Bar-le-Duc, les divisions du 15e corps entrent en scène. Les JMO de ces grandes unités et des brigades qui y appartiennent sont plutôt confus quant à la chronologie des événements, mais il semble qu’au soir du 8, le 173e RI (30e DI) est à Couvonges, Mognéville et au bois Faux-Miroir, le 58e à Couvonges et Trémont-sur-Saulx, le 40e à Beurey-sur-Saulx et Trémont. Au 6e hussards, un escadron est à Couvonges, les trois autres et la section de mitrailleuses se portent à Troisfontaines.
La 29e DI (15e corps), commandée par un Haut-Marnais, le général Carbillet, est chargée de reprendre le village de Vassincourt évacué durant la nuit par le 5e corps. Cette action, à laquelle participent notamment les 6e et 24e bataillons de chasseurs alpins, le 112e RI, échoue.

9 septembre 1914
L’ennemi a cessé son attaque dans le secteur du 120e RI, dont des éléments sont alors notamment positionnés vers Le Fays (entre Cheminon et Troisfontaines). Le JMO de la 87e brigade note que « toutes les lisières Sud des bois ont été évacuées par l’ennemi ; de nombreux cadavres sont relevés aux lisières et aux abords de la maison forestière (Note : entre Sermaize et Cheminon). Une compagnie de mitrailleuses, fauchée la veille par l’artillerie, est restée en batterie à 100 m environ à l’Ouest de la route Cheminon-Sermaize, mais les mitrailleuses ont été emportées par l’ennemi… »
Un événement, dans ce secteur, durant cette journée : la liaison a été établie à La Colotte entre le 2e corps (dont relève le 120e RI) et le 15e corps. A 3 h, en effet, le I/40e RI a été envoyé à Troisfontaines avec une batterie et un demi-escadron pour remplir cette mission (selon un témoignage paru dans Le Journal d’Uzès, il s’agit de trois compagnies du 40e, d’une batterie et de deux pelotons sous les ordres du commandant Santini, qui arrive vers 15 h à La Colotte).
Ce 9 septembre est également marqué par des combats dans les sous-bois meusiens au-dessus de Sermaize, par des unités de la 30e DI (15e corps). Le I/61e RI (lieutenant-colonel Capxir) reçoit l’ordre de se joindre au II/55e RI (colonel Valdant) pour coopérer à l’attaque du bois de Faux-Miroir (commune de Contrisson), par la forêt d’Andernay (Meuse). Il y a une fusillade à la cote 193. Le commandant Jean Rougès, 51 ans, du 55e, est tué. Cette perte n’apparaît pas dans le JMO du régiment. Un historique dit toutefois : « Le chef de bataillon Rougès, qui se porte en avant pour recevoir un détachement allemand qui a hissé le drapeau blanc, est lâchement tué à bout portant ».
De leur côté, les II et III/61e, avec les mitrailleuses, et deux compagnies et une section de mitrailleuses du 40e RI, doivent, sous les ordres de Capxir, enlever Maison-Blanche, en forêt d’Andernay, tandis que le III/61e est chargé de défendre La Colotte. Maison-Blanche est organisée en blockhaus : vers 17 h 30, la ferme est enlevée à la baïonnette par le 61e, qui bivouaque dans la forêt sous la pluie. Les Allemands se sont repliés sur des tranchées. Dans cette journée, le III/61e a perdu 24 tués dont le sous-lieutenant Vérot, 89 blessés et 17 disparus, le II/61e 108 tués et blessés dont le lieutenant de réserve Ricord, chef de la 6e compagnie, tué. Un drapeau allemand aurait été pris ce jour-là.
Le JMO du 40e RI précise que le II/40e participe, avec le 61e, à la prise à la baïonnette de Maison-Blanche et de La Colotte. A 16 h 30, le II/40e passe la Saulx et marche sur Mognéville.
Autre corps de la 30e DI, le 173e RI (commandant Bourg), basé en Corse, dirige son bataillon Thinus sur Mognéville : reçu par des mitrailleuses ennemies, il doit se replier sur la lisière de Couvonges. Après une préparation d’artillerie, les trois bataillons reprennent l’attaque de Mognéville, occupé à 16 h 30.
L’attaque sur Vassincourt par la 29e DI reprend également à 4 h 30. Les pertes sont très lourdes.
Sur la gauche du front, Maurupt et le Montoy sont en flammes. Le I/72e réoccupe la Tuilerie. Les officiers supérieurs paient de leur personne : le colonel Aubry (29e régiment d’artillerie de campagne) est tué à Thiéblemont, le général Lejaille (4e DI) est blessé.



10 septembre 1914Cheminon n’est pas attaqué, toutefois le village est soumis au bombardement. L’artillerie de la 4e DI « est maintenue sur la position de Cheminon. Elle est utilisée à battre les abords de Maurupt et les bois qui séparent Cheminon de Sermaize, où filtre l’infanterie ennemie ».
Effectivement, les combats ont surtout lieu du côté de Maurupt. C’est entre 2 h et 3 h que ce village est attaqué. Voici ce que dit l’historique du 18e BCP : « Au petit jour, l’ennemi tente un suprême effort. Il lance sur Maurupt cinq régiments d’infanterie, réussit à enfoncer la garnison du village dont il est maître un instant, mais il est aussitôt contre-attaqué et la journée se passe en une série d’actions extrêmement violentes qui ont pour résultat d’arracher à l’adversaire les restes fumants de Maurupt et de le rejeter dans le bois. » Le bataillon a perdu dans l’affaire six officiers tués, dont les capitaines Perrot (enterré à Villiers-en-Lieu) et Carrin, le lieutenant Linel, les sous-lieutenants Pagniez, Lefebvre et Sueur. « A 14 h, complète le JMO du 9e BCP, le bataillon reçoit l’ordre de se porter en réserve dans la forêt de Maurupt, route de Saint-Eulieu, maison du bois d’Amboise. Le bataillon se porte à la sortie Sud-Ouest de Cheminon, où il est rassemblé à 17 h. Il se dirige ensuite sur la maison du bois d’Amboise ». Durant ces combats où l’ennemi a employé la baïonnette, le capitaine Gabrielle, chef du I/72e RI, a trouvé la mort au Moulin de Maurupt. Bien qu’il ait conservé Maurupt, le 72e RI a reçu à 15 h l’ordre d’évacuer ses positions pour se rassembler à la Maison d’Amboise entre Maurupt et Saint-Eulien.
Le sous-lieutenant Feret, du 42e RAC, trouve la mort ce jour-là dans le secteur. Durant les combats, le régiment a perdu 19 tués (dont deux officiers), 63 blessés.
Le même jour, à 10 h, deux escadrons du 6e hussards (régiment du 15e corps, composé des 29e et 30e DI), deux compagnies et une batterie, sous le commandant Romieux, sont envoyés à 12 h sur Sermaize. « Au cours du combat livré aussitôt par ce détachement à la lisière Nord-Ouest de la forêt de Trois-Fontaines, devant Sermaize, le lieutenant Pascal est tué par un obus, les lieutenants Jaluzot (mitrailleur) et Rémy, blessés ; huit cavaliers sont blessés, un disparu », précise l’historique du 6e hussards.
Dans le secteur de la 30e DI, le I/40e RI marche, à 4 h, avec le 61e, sur Andernay. Pour la nuit, il occupe la lisière Nord du bois au sud du village, où s’est retiré le 61e. La 7e compagnie passe la Saulx mais ne peut progresser, même avec le concours de deux sections de la 6e compagnie.
Le colonel Jaguin, du 58e RI, est blessé par un éclat d’obus. Il est remplacé par le commandant Delpeuch (III/58e). Le 58e reçoit l’ordre d’attaquer, avec le 173e RI, la corne Sud-Est du bois du Faux-Miroir : ses deux bataillons (Jaubert et Masseille) s’emparent de la lisière Sud du bois, du château, et progressent sur Revigny.
Vassincourt est enfin occupé à 10 h 45 par la 29e DI.

11 septembre 1914
« La nuit (du 10 au 11) se fait noire, tous les villages brûlent, le silence s’établit et n’est plus troublé », indique le JMO de la 4e DI. La résistance des troupes françaises a donc eu raison de l’acharnement allemand : c’est l’heure de la poursuite. L’ordre de pousser en avant est donné à 9 h 30 par le général Rabier, commandant la division.
Le JMO du 120e RI signale que la 8e compagnie, « la première », réoccupe Maurupt. Village où entre également, à 11 h 30, le 9e BCP, qui aura perdu dans le secteur 14 tués, 104 blessés, 14 disparus.
A 14 h, un détachement du 120e et du 42e RAC, sous le commandant Lambert, entre dans Sermaize, tandis que le détachement du commandant de hussards Romieux (deux escadrons du 6e hussards, deux compagnies, une batterie – Romieux sera tué en Orient) quitte La Colotte pour entrer en même temps dans le bourg. Ces éléments progressent facilement. Selon l’historique du 6e RH, c’est le détachement Romieux qui entre le premier dans Sermaize, l’officier sera blessé de deux éclats d’obus dans la jambe. Le lendemain, ces éléments sont à Nettancourt.
Le I/40e entre dans Andernay. Le lendemain, il est réuni à Contrisson, la brigade Falque (ex-brigade Marillier) occupant Revigny à 5 h 15.
La bataille dite de la Marne s’achève. Le 128e RI aura perdu 61 tués dont cinq officiers, 259 blessés, 155 disparus. Le 72e accuse la perte de 44 officiers.

Cet article figure dans le numéro 2 de "Mémoires de Haute-Marne" qui vient de paraître.